21 novembre 1838

« 21 novembre 1838 » [source : BnF, Mss, NAF 16336, f. 166-167], transcr. Élise Capéran, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.3446, page consultée le 25 janvier 2026.

Bonjour mon cher petit bien-aimé, bonjour mon petit homme chéri. Es-tu enfin sorti de ton coup de feu ? Comment vont tes yeux ? Et quand serons-nous un peu à nous ? Il a fallu renoncer à la vallée de Bièvres cette année, et je ne vois pas beaucoup ce que l’autre nous apportera de liberté et de bonheur. Il fait pourtant beau ce matin, ce serait bien le cas de partir pour le plus longtemps possible, pour ne plus revenir même.
Je dis et je sens des choses insupportables. D’abord tu n’es pas dans la même position que moi, et puis enfin tu ne m’aimes pas comme je t’aime. Je ne sais pas si tu me mèneras ce soir à Ruy Blas. Je fais mes préparatifs en cas, quitte à rester chez moi, triste et seule, à faire tourner mes pouces sur mes genoux. Je viens de faire ta tisane, tout à l’heure je ferai mon ménage, et puis je me coifferai, et si vous ne m’emmenez pas ce soir, vous serez un très vilain et très méchant homme. Vous ne m’avez pas apporté LeVert-Vert1 hier, pourquoi ? Est-ce qu’il y avait quelque chose de désagréable pour moi ? Je ne suppose pas que ce soit pour m’empêcher de relire les vers que Méry a faits pour vous2 ? Et puis Théophile Gautier qui vous offre sa compagnonne, tout cela me trouble et me rend très malheureuse, et j’en ris pour n’en pas pleurer, quoique j’en aie très envie.
Je suis triste, mon Dieu, je serais contente si je pouvais mourir. Je m’ennuie dans l’âme. Je vis une vie si contre-nature, si contraire à tout bonheur, qu’en vérité il vaudrait mieux ne pas vivre. Je me plains plus fort que de coutume parce que je t’aime plus que jamais. Je voudrais t’aimer moins pour ne pas sentir si vivement le chagrin de ton absence, mais je ne le peux pas. Avec cela que nos soupers, les seuls moments où je pouvais te voir, vont finir peut-être dès ce soir ? Je suis bien malheureuse, va. Plains-moi si tu peux, et aime-moi si tu en as le temps. Je souffre beaucoup, je t’assure.

Juliette


Notes

1 Le Vert-Vert est un journal des théâtres.

2 Joseph Méry avait composé un discours en vers pour l’ouverture du Théâtre de la Renaissance.

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle est engagée au Théâtre de la Renaissance, où le rôle de la Reine dans Ruy Blas, écrit pour elle, lui échappe.

  • Janvier-févrierReprise d’Hernani à la Comédie-Française (les 20, 23, 25, 27, 29 et 31 janvier et les 6, 9, 12, 18, 21, 23 février).
  • MarsReprise de Marion de Lorme à la Comédie-Française (les 8, 10, 12, 15, 17, 20).
  • 25 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, toujours avec Mlle Noblet, mais avec Mlle Rabut dans le rôle de Catarina. Dans cette distribution, la pièce est jouée les 7, 11, 14 et 19 août 1838, le 2 septembre 1838, les 7 et 15 février, le 6 mars et le 6 mai 1839, puis encore une fois le 2 décembre 1841.
  • MaiAnténor Joly, directeur du Théâtre de la Renaissance, engage Juliette Drouet.
  • 12 aoûtHugo lit Ruy Blas achevé à Juliette.
  • 18-28 aoûtVoyage avec Hugo en Champagne. Le 19 août, Adèle Hugo adresse une lettre à Anténor Joly pour le dissuader de confier le rôle de la Reine à Juliette Drouet.
  • 8 novembrePremière de Ruy Blas au Théâtre de la Renaissance. Louise Beaudoin joue le rôle de la Reine.